LES SILENCES DUN POÈTE : CHARLES VILDRAC (1882-1971)

 

par Paul MAUNOURY

(Vice-Président des Amis de Georges Duhamel et de l’Abbaye de Créteil)

 

    

« Votre influence sur moi, dès 1912, a été très grande et je me sens jeune, aujourd’hui, de vous admirer autant qu’alors. »  Ainsi Paul Eluard se confie-t-il à Charles Vildrac dans une lettre qu’il lui adresse de Vézelay, le 9 février 1942. « Peu de livres, poursuit-il, m’ont été aussi précieux que le Livre d’amour. C’est de vous que je tiens mon goût pour les tons sourds, d’une violente exaltation contenue. »

 En pleine guerre, alors que rôdent l’horreur et la mort, un poète rend hommage à un autre poète et lui dit sa dette. Pas un mot, dans ce courrier, sur les évènements de l’époque quand les raisons d’espérer sont devenues les seules raisons de vivre. Il n’est question que de poésie. Elle est pour les deux hommes leur manière de résister à l’oppression. Mais tandis qu’Eluard prépare les œuvres qui composent Poésie et Vérité 1942, en particulier le poème célèbre Liberté, Vildrac note dans son journal : « Impossibilité dans les évènements plus graves de s’abstraire assez pour poursuivre une œuvre, mais besoin d’opposer aux folies et aux crimes, ce qu’il y a de latent, de « plus fort que tout » dans l’art, la poésie, la nature. »

Face aux poèmes de combat publiés par Eluard dans la clandestinité, une seule page de Vildrac relève de l’écriture poétique : Paris 1943 qui paraîtra dans l’Honneur des Poètes sous le pseudonyme de Robert Barade. Face au drame du temps, face à la tourmente, Vildrac, au contraire d’Eluard, n’oppose que son silence. Son attitude avait été la même pendant la première guerre mondiale ; et il avait fallu que la paix fût revenue pour que le poète retrouvât, malgré la brisure ressentie au fond de l’être, le goût d’une forme d’écriture qu’il pratiquait pourtant depuis sa jeunesse. En 1920, paraissaient à la N R F les Chants du désespéré, poèmes de guerre, témoignages sur les souffrances endurées et la révolte d’une âme pure :

    

« Plein de mort et plein d’amour,

   Je chante, je chante ! »

Il chantait pour évoquer ses compagnons disparus ; pour son ami, le peintre Henri Doucet, tué sur le front de guerre, alors que, selon la légende, il était sorti de la tranchée pour exhorter les soldats d’en face à lâcher leurs armes. Vildrac lui dédiait une élégie, admirable chef d’œuvre, le plus long de ses poèmes, dans lequel il donnait toute son amplitude à l’un des thèmes qui lui était chers : la continuité de la chaîne humaine à travers la succession des générations jusqu’à son aboutissement chez un enfant, promesse de l’artiste qui parlera pour tous :

     « Pour accomplir une âme lumineuse entre toutes,

     Entre toute plaisante,

     Qui sait l’amour qu’il faut

     Et les étapes dans la nuit

     Et les victoires sur la mort ?

     Et qui sait quel trésor, comme un fruit unique

     Mûrit depuis toujours en tout enfant qui passe ? »

 

 Vildrac, en 1920, est maître de son art. Il l’a défini dans un petit livre écrit, dix ans plus tôt, en collaboration avec Georges Duhamel : Notes sur la technique poétique. La courbe du chant, tentent d’expliquer les deux amis, naît à la fois du jeu des rapports phonétiques ( allitérations, assonances, rimes éventuellement ) et d’un nombre stable de syllabes appelé « constante rythmique » qui constitue l’ossature du poème. Mais ils se gardent bien de tout réglementer et font confiance aux « réalisations de l’instinct poétique libre ». Poésie « directe », « de perception immédiate », ainsi que le voulaient les compagnons de l’Abbaye de Créteil, en réaction contre les ors du symbolisme, elle a frappé le jeune Eluard. C’est vers elle qu’il se tourne à nouveau quand son œuvre devient une arme de combat et la mémoire d’une des périodes les plus douloureuses de notre histoire. Lorsqu’il s’adresse à Vildrac en 1942, Eluard ne mentionne que le Livre d’amour dont l’édition originale, parue en 1910, a été enrichie en 1927 d’une quinzaine de poèmes regroupés sous le titre de l’un d’eux : Prolongements. A ce volume s’ajouteront dans les éditions ultérieures, publiées après la seconde guerre  mondiale, un choix parmi les poèmes de jeunesse ainsi que le recueil, Images et mirages, imprimé sur les presses de l’Abbaye de Créteil en 1908.

 

L’œuvre poétique de Vildrac tient donc en deux volumes uniques. Ecrite par fragments successifs, échelonnés au fil du temps, elle est le fruit de moments rares, espacés, difficiles à dater, le poète ne livrant que peu de précision sur les circonstances de sa création. Certes, à l’issue de la première guerre mondiale, une autre forme d’expression a pris le pas sur l’écriture poétique : le théâtre. Dans les derniers mois de l’année 1918, alors qu’affecté à la section du camouflage, il avait été transféré en Italie, l’idée d’une pièce lui est venue. Deux jeunes hommes, une fois la guerre finie, n’oubliant rien, cherchent à s’embarquer, à tout quitter, pour tenter de vivre au loin une existence nouvelle. Partir pour renaître ; l’aspiration à la liberté face à l’imprévisible destin : thème fondamental du dramaturge autant que du poète. Joué par Copeau au Vieux Colombier en 1920, le Paquebot Tenacity tint l’affiche pendant trois ans : son succès expliquerait en partie la prédilection de Vildrac pour un mode d’expression qui lui apportait l’estime du public et le faisait vivre au sein même de la passion du théâtre qui l’animait, parmi les comédiens dont il partageait la fièvre des répétitions. De Jouvet à Léon Bernard de la Comédie française, nombre d’entre eux devinrent ses amis.

Mais, essentiellement, la forme dramatique qui permettait à Vildrac de donner vie, sur scène, à des personnages cherchant à se comprendre, répondait au mouvement intérieur qui le portait vers autrui. Tout le théâtre de Vildrac, en effet, pendant une quarantaine d’années sera le lieu non du silence des êtres, non de leur incommunicabilité, mais au contraire, de leur rapprochement, de leur dévoilement malgré le mystère des personnes et l’insuffisance apparente du langage qui laissent les sentiments informulés et les échanges inachevés.  Alors, est-ce à cause du théâtre, que la forme poétique et l’écriture spécifique qu’elle induit se trouvent délaissées pendant de longues périodes ? Les Pages du Journal que l’écrivain a publiées en 1968, extraites de ses carnets de notes, bien qu’elles restent discrètes sur les évènements de sa vie personnelle, livrent quelques confidences. Ainsi ces lignes à la fin de l’année 1929 : « J’ai bien souvent l’impression qu’en moi le poète du Livre d’amour a été vaincu pendant la guerre. » Il s’empresse d’ajouter : qu’il est « aussi étouffé dans le cadre de plus en plus capitonné du foyer domestique. » C’est que pour Vildrac, la poésie n’est pas en marge de l’existence du poète. Elle s’accomplit dans l’espace et la durée personnels, dans les pensées et les actes mêmes du créateur ; elle est découverte du monde et des hommes ou, comme il l’écrit à propos de l’art, elle doit être « révélation d'un nouvel aspect de l'homme et de la vie ». Impossible pour lui, a-t-il confié, de refaire sans cesse le même poème à partir de la même idée initiale. La poésie exige, à ses yeux, la liberté entière de l’artiste, le renouvellement perpétuel de l’âme – le terme devant être compris selon son étymologie : anima, ce qui anime, le souffle.

    

Une telle conception ne s’accorde plus avec une existence quotidienne morne, bourgeoise, vouée aux obligations familiales. Un gouffre sépare le poète de son rêve et de ses aspirations. Le sentiment de vacuité intérieure qu’il éprouve, l’inanité de l’existence qui l’oppresse sont, parfois, si intenses et si douloureux qu’il reste prostré, des heures durant, dans l’incapacité d’agir, d’écrire, de communiquer même. Quelques confidences du journal en témoignent, ou bien celle-ci, faite à Luce, sa fille, dans une lettre de 1925 : « Tu as raison, ce doit être affreusement déplaisant quand j’ai le cafard, que je ne dis pas un mot et dois regarder avec des yeux de veau intoxiqué. J’en souffre et j’ai honte mais rien à faire. Je suis plein de barres incassables et d’une affreuse lucidité intérieure qui fait défiler trente six mille motifs de désespoir. » ( Lettre communiquée par Luce Gerbaud ). Ces crises de cafard, ces « périodes noires », selon son expression, ne sont à ses yeux, ni de nature physiologique ni d’ordre dépressif. « Explication trop commode », note-t-il dans une page de son journal, en 1937, mais plus exactement « un lucide et décevant retour sur moi-même. Méditations ardentes et désolées uniquement consacrées à mes renoncements, à mes défaites, où le poète pleure ses plus hautes et ses plus libres aspirations, dans une nostalgie de l’état de grâce, de la joie, de la vraie joie… »

L’état de grâce, Vildrac y revient de temps à autre, comme à la source de la création poétique : « Il y a des périodes où le poète ne peut plus rien dire, parce qu’il n’est plus en état de grâce poétique. C’est ce que Rilke m’écrivit jadis (lettre perdue) en disant que  nous étions comme l’ébéniste qui soudain ne saurait plus rien de son métier. » (note du Journal, de 1958).  L’écriture poétique n’est pas, pour Vildrac, la délivrance d’une angoisse comme elle peut l’être pour certains, mais le moyen d’exprimer la communion avec le monde qu’il a vécue au plus profond de lui-même lorsque, enfant, accoudé à la fenêtre, il recevait la lumière d’un carré de ciel bleu. Expérience inoubliable de contemplation poétique, racontée dans Découvertes, petit volume de courts textes en prose qui, soutenu par Octave Mirabeau, faillit obtenir le Prix Goncourt en 1912. Sous le titre Aspirations, Vildrac dévoile l’instant où l’enfant devient poète. Devant lui, les toits de Paris. Se détachant sur le ciel, la cheminée de tôle du lavoir : « fine, élancée, elle dépasse tout ». L’enfant sent alors en lui « quelque chose d’éperdu qui étouffe et qui voudrait démesurément grandir. » Son regard suit le contour si net de la cheminée et se trouve tout près du ciel. Alors, l’enfant est « là-haut, en équilibre, dans un vertige, dans une fraîcheur qui le rend libre comme les oiseaux. » Vildrac précise encore la nature de l’émotion ressentie par l’enfant « qui demeure avec le ciel, intimement, se pénètre de lui et s’en extasie » : plus qu’une approche du réel, plus qu’une prise de conscience de « l’en soi » des choses mais l’acte même de la connaissance pure, fulgurante – véritable révélation de la « présence de l’être au monde » pour reprendre le vocabulaire de la phénoménologie. L’expérience de l’enfant rejoint ici celle de Baudelaire dans Confiteor d’un artiste, « petit poème en prose » du Spleen de Paris : « immensité du ciel et de la mer », « incomparable chasteté de l’azur », « petite voile frissonnante à l’horizon », « mélodie monotone de la houle », « toutes ces choses pensent par moi ou je pense par elles… »

Comme le petit parisien qu’il fut, le poète du Livre d’amour n’a cessé de chercher à retrouver les instants où la conscience s’ouvre au monde, quand les choses et les êtres, placés en pleine lumière, découvrent leur caractère unique et original. Ainsi, rêverie en apparence, la connaissance poétique est-elle la vraie vie intérieure, la source d’une joie ineffable que le poète de L’adieu veut partager avec nous :

     «  Il parla ainsi qu’il eût prié,

     Il prononça au milieu de la mer

     Les mots qui servent à aimer

     Et à célébrer.

     Il les cherchait tous et les répétait

     Comme on suce un fruit quand on meurt de soif. »

 

Quand il écrit à Vildrac, au cœur de l’hiver 42, Eluard ne sait sans doute ni l’expérience de l’enfant ni les périodes noires du poète. Mais un ami lui a fait signe et il a rencontré le chant  dont il a besoin afin de poursuivre son œuvre : « Vous avez atteint à la plus sublime musique, vous avez créé l’émotion. Votre part est la plus belle : vous avez, depuis longtemps trouvé, et moi je cherche encore. »

 

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Notes. La lettre de Paul Eluard à Charles Vildrac a été publiée intégralement avec l’autorisation de Madame Dominique Eluard dans les Cahiers de l’Abbaye de Créteil n°4 – décembre 1982 (épuisé).

Les ouvrages de Vildrac mentionnés sont indisponibles à l’exception du Livre d’amour (réédition, Seghers, 1979). Ses souvenirs sur Rainer-Maria Rilke figurent dans les Cahiers de l’Abbaye de Créteil n°19 – décembre 1999 (disponible).

 

 

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