Hölderlin ou « L’Ange Exilé »

  par Jacques TAURAND

 

                «… Sois, ô poésie, mon riant asile,

                toi qui donnes le bonheur, sois l’objet de mes tendres soins,

                le jardin où j’errerai doucement

                parmi mes fleurs toujours jeunes… »

                            Hölderlin (‘Mon Domaine’, Odes et Hymnes)

 

                 « Il a reçu le baiser de la Muse. »

                             Bettina Brentano

 

 

                                            A Marie.

 

C’est peut-être précisément cette éternelle jeunesse, cette profonde jubilation - dionysienne et dionysiaque - du vers hölderlinien qui ont permis à l’œuvre, nonobstant l’indifférence, voire le dédain de ses grands contemporains, de franchir les décennies et de nous parvenir, dans sa fraîcheur originelle, riche d’un vibrant message, ce dont atteste, souvent cité, le grand poème : LE PAIN ET LE VIN.

 

Marcel Brion,[1] à propos de cette occultation du vivant de l’auteur, nous rapporte cette anecdote éclairante : « Un familier de Goethe raconte qu’un soir de juillet 1804, se trouvant chez le poète en même temps que Schiller, il leur avait lu un fragment de la traduction d’Antigone par Hölderlin, et que tous les auditeurs avaient jugé la chose du plus haut comique. ‘Il fallait voir, dit-il, comme Schiller riait…’  Nous ne rions pas quand nous lisons, nous,  ce chœur de Sophocle qui avait tant diverti les gens de Weimar, mais nous comprenons leur hilarité. La Grèce que Hölderlin avait transportée dans sa traduction n’était pas celle de la Junon Ludovisi, géant ornement du salon de Goethe, mais un retour, bien avant Nietzsche, aux sources vives de la tragédie, à l’élan sauvage des passions, à la sombre fureur de la fatalité. »  

Après un long purgatoire - hormis le jugement avisé de quelques-uns, dont Bettina Brentano en Allemagne et, en France, Challemel-Lacour qui écrira en 1869 dans La Revue des Deux Mondes : « Hölderlin est parmi les plus grands lyriques, non seulement de son pays, mais de tous les temps. » - l’œuvre finira par s’imposer et être reconnue. Elle exercera une indéniable influence sur la création poétique de notre temps par la permanente interrogation qu’elle suscite sur le sens et l’essence même de la poésie.

 

Si la gloire de Goethe a éclipsé l’astre hölderlinien, Rilke ne s’y est pas laissé prendre qui, très tôt, a compris l’immense portée des ‘Hymnes tardifs’. À l’auteur dont le destin tragique s’inscrit en lettres de feu, à l’image de son Empédocle, le grand poète des Elégies de Duino a rendu hommage, prenant la mesure d’un rayonnement dont lui-même a bénéficié. Il ne lui aura pas échappé que, de ce combat titanesque de l’auteur d’Hypérion, de son affrontement avec la matière même de son art, dans le mouvement de cette « poiein », ont jailli des accents inimitables. La voix de Hölderlin jubile (jubelt) pareille à une source, celle de  l’Hippocrène. Elle est reviviscence du verbe, elle est commencement éternel, frisson du poème à venir. C’est là ce qui fonde la modernité de l’écriture de Hölderlin.

 

Friedrich Hölderlin voit le jour le 20 mars 1970 à Lauffen-sur-le-Neckar. Ecoutons-le évoquer cette Souabe natale, si douce et si chère à son cœur, où, entre deux épisodes tourmentés de sa vie, il est souvent retourné – auprès de sa mère - se ressourcer :

 

  « C’est dans tes vallons que mon cœur s’est éveillé à la vie,

tes flots ont joué autour de moi,

et parmi les douces collines

qui te saluent au passage, ô voyageur, aucune ne m’est inconnue,

 

Sur leurs sommets, l’air du ciel, bien souvent,

a balayé le chagrin de ma servitude ; souvent, du fond de la vallée,

comme la vie pétille dans une coupe de joie,

j’ai vu s’exhaler l’esprit, montant de ton flot d’argent bleu.

 

Les sources des montagnes accouraient vers toi

et mon cœur avec elles, et tu nous emmenais

vers le Rhin paisible et majestueux,

vers ses villes et ses îles riantes. »

 

LE NECKAR – Poèmes de la Maturité, 1798-1800 – trad. Geneviève Bianquis

 

 

    Dans une sorte de fondu enchaîné les paysages dépeints par Hölderlin, chantre de la Germanie, font souvent place aux images des îles bienheureuses d’une Grèce antique où communient les hommes et les dieux. On passe, dans une chronologie inversée, de la manière du peintre Kaspar David Friedrich, de l’Ecole Nazaréenne, à celle d’un Claude Gelée.

Hölderlin n’a que deux ans lorsque décède son père. Le visage qu’il a si peu connu flottera toutefois dans maints poèmes. Sa mère, qui s’est remariée au Bourgmestre de Nürtingen, n’a jamais compris ni la véritable nature de son fils ni ses  profondes aspirations. Geneviève Bianquis[2], en quelques mots, traduit fort bien ce qu’a été le climat dans lequel a baigné l’enfance du futur poète : « Une naissance honnête et obscure ; une enfance austère, dans l’ombre des vieux internats ecclésiastiques de la Souabe natale ; des études de théologie entreprises pour complaire à une mère veuve, à une grand’mère douces et craintives qui rêvent pour ce fils si bien doué et si tendre, d’un confortable pastorat dans quelque joli presbytère de campagne. »

Mais, bien que formé au séminaire, Hölderlin se détournera de la voie théologique. Au Stift de Tübingen (séminaire supérieur) où il entre en 1788, ce sont surtout les humanités classiques et la philosophie, plus que la préparation au pastorat,  qui vont nourrir et polir son intelligence et sa sensibilité. C’est à cette époque qu’il va dévorer les œuvres de poètes tels que Klopstock, Schubart, Ossian, Young. Il aura le bonheur d’avoir pour condisciples Hegel et Schelling. Hölderlin étanchera sa soif de savoir aux sources les plus diverses de la pensée, de Platon à Spinoza, Leibniz, Kant, Fichte (dont il suivra les cours à Iéna) et, bien sûr, s’ouvre aux divers aspects de la littérature du Siècle des Lumières et en particulier à l’œuvre de Rousseau dont il subira  fortement l’influence :

            « Quelques-uns voient plus loin que leur temps,

               ………………………………………

Tu as vécu !… toi aussi, tu es de ceux

dont le soleil futur illuminait le front

et les rayons messagers d’un âge plus beau

ont trouvé le chemin de ton cœur.

………………………………………………… .

Tu as entendu, tu as compris le langage d’une race nouvelle,… »  

 

  À l’instar des intellectuels du moment, ses pairs, Hölderlin s’enflammera pour les idées de la Révolution. Il a dix-neuf ans en 1789 (l’âge aussi de Beethoven et de Bonaparte). Mais, après la proclamation de la République (le Freistaat), après tonnerre de la victoire de Valmy, la Convention va se heurter à une Europe coalisée. Ce sera l’avènement du Directoire puis du Consulat. La chrysalide d’Arcole contenait aussi Napoléon. À Moreau, victorieux à Hoherlinden en 1800, succèdera Murat qui sera nommé Grand Duc de Berg. Les Princes allemands n’ont plus que le choix de former la Confédération du Rhin sous le Protectorat de l’Empereur. C’est la fin du Saint-Empire Germanique. Les idées généreuses d’une France de la Liberté et de l’Egalité ne transportent plus Hölderlin. Dès lors, le poète des ‘Odes et  Hymnes’ va offrir à sa patrie mutilée le modèle et le rêve d’une Grèce rayonnante et régénératrice :

  « Où est ta Délos, où est ton Olympie,

pour que nous nous y retrouvions tous lors de la fête suprême ?

Mais comment ton fils, ô Immortelle, pourrait-il deviner

ce que dès longtemps tu tiens en réserve pour les tiens ? »

      On notera, ici, que dans ses exhortations, Hölderlin a recours à cette strophe aérienne, dite alcaïque [3], mode de versification qu’il emploie fréquemment avec grâce et parfaite maîtrise.

      En 1790, en même temps que Hegel, Hölderlin obtient le Magister de philosophie. En 1793, il sera licencié en théologie. Cependant, la carrière de pasteur le rebute et, contre la volonté des siens, c’est vers le préceptorat qu’il va s’orienter, l’une des rares alternatives à l’époque. Schiller qui, tout d’abord, a pris en sympathie et estime littéraire son jeune émule, accueille dans sa revue, La Nouvelle Thalia, plusieurs hymnes et des fragments d’un roman inachevé - le futur Hypérion. Il le recommande auprès de Charlotte von Kalb. Ce sera son premier poste de précepteur. Il fréquente le milieu artistique de Iéna. C’est dans l’effervescence de cette métropole intellectuelle, où brille notamment la haute figure de Fichte, qu’un jour il rencontrera Goethe, en visite chez Schiller.

  Hölderlin s’étourdit un peu. Il aura une liaison avec une certaine Wilhemine Marianne Kirms, dame de compagnie de Charlotte von Kalb. Mais, souvent impécunieux, le jeune poète opèrera de fréquents replis dans sa famille à Nürtingen. Il répugne toutefois à se sentir financièrement dépendant de sa mère qui en profite pour lui indiquer la voie, plus sécurisante, du vicariat. À ces tracasseries financières s’ajoutent les problèmes relationnels du poète. Sa sensibilité d’écorché vif, son caractère cyclothymique lui jouent des tours. Il oscille souvent entre des emballements auxquels succèdent des déceptions qui le plongent dans une noire mélancolie.

C’est alors que se situe l’épisode majeur et déterminant de sa vie. Son ami, le juriste Isaac von Sinclair (dont la fraternelle sollicitude à l’égard de Hölderlin ne se démentira jamais, même, et surtout, jusqu’aux heures les plus sombres), l’introduit en 1796 auprès du banquier Gontard. Il entre au service de cet homme, à la position sociale confortable, pour y effectuer un nouveau préceptorat. Mme de Staël, dont on sait le retentissement qu’a eu à l’époque son ouvrage De L’Allemagne, notera dans son journal de voyage : « Francfort est une très jolie ville ; on y dîne parfaitement bien ; tout le monde parle français et s’appelle Gontard ».

C’est là, dans cette famille de la haute bourgeoisie francfortoise, que va naître une exceptionnelle passion partagée. Elle illuminera dès lors la  vie du poète. Suzette Gontard, l’épouse du banquier, femme cultivée et de grande beauté, va devenir la Nouvelle Héloïse de Hölderlin-Saint Preux. Elle sera immortalisée en Diotima. Ce grand amour va désormais rayonner dans toute l’œuvre à venir et, en particulier, dans son roman Hypérion : « Avant que ni l’un ni l’autre ne le sût, nous nous appartenions ».[4]

Geneviève Bianquis exprime finement ce que fut pour le poète cette merveilleuse rencontre : « Mais c’est surtout l’amour de Suzette Gontard qui donne vie et forme à l’idéal du poète, en lui révélant la communion d’âmes qui met pour toujours fin à la douleur d’être seul, la pire pour cette âme aimante. Chez la mère de ses petits élèves de Francfort, celle qu’il a tant chantée sous le nom de Diotima, il reconnaît une Athénienne exilée sous le ciel allemand ».

Voici ce qu’a chanté lui-même Hölderlin :

 

  « Diotima, ô bienheureuse !  

Âme sublime, par qui mon cœur

Guéri de l’angoisse de vivre

Se promet la jeunesse éternelle des dieux !

Il durera, notre ciel !

Liés par leurs profondeurs insondables,

Nos âmes, avant de se voir,

S’étaient déjà reconnues. »  

(DIOTIMA – 1795-1798)

      Cette idylle, hélas, n’avait au plan temporel, aucun avenir. Si Gontard, l’homme établi, se montra, dans un premier temps, compréhensif et tolérant, jugeant inoffensif ce fragile jeune homme qui, en quelque sorte, le déchargeait des états d’âme compliqués de sa femme, il fut finalement piqué au vif dans son amour propre et craignit pour sa réputation. Une scène violente eut lieu. Hölderlin quitta la maison des Gontard. Déchu de ce Paradis, commençait pour le poète une deuxième et fatale errance.

Il se réfugia chez son ami Sinclair, à Badhombourg, au pied du Taunus. Pour transmuer et transcender sa douleur, il se jeta à corps et à cœur perdus dans la poésie. Il travailla également à sa tragédie Empédocle. Schlegel, dans ‘l’Allgemeine Litteratur-Zeitung’ fit une recension élogieuse de ses poèmes.

 

En 1802, Hölderlin accepte une place de précepteur, à Bordeaux, chez Daniel-Christophe Meyer, marchand de vin et Consul de Hamburg. Il « va saluer la belle Garonne / et les jardins de Bordeaux… ». On ne sait quasiment rien de ce séjour en France mais c’est bien à partir de ce moment que se manifestent les premières atteintes du mal qui le conduira peu à peu à la démence. Il confie dans une lettre à son ami Boehlendorff : « Je peux bien dire qu’Apollon m’a frappé ! » Très diminué, il regagne Nürtingen vers la fin juin. Il est à peine chez lui qu’il apprend la mort de Suzette Gontard, à trente-trois ans. Elle ne s’est pas remise de leur séparation et s’est laissée emporter par la consomption qui la minait.

Dès lors, profondément ébranlé, l’esprit du poète s’obscurcit. Hölderlin va entrer dans la période terrible de sa vie, ayant malgré tout et cruellement conscience de sa lente dégradation. Une dernière rencontre a lieu, en 1803, avec Schelling qui écrira à Schiller en ces termes : « Le plus triste spectacle qu’il m’ait été donné de voir durant mon séjour ici fut celui d’Hölderlin. (…)…depuis ce voyage fatal son esprit est complètement délabré… ».

 

Au début, des phases de lucidité lui permettront encore d’exercer une activité. Il sera bibliothécaire et lecteur du landgrave de Hombourg. On lui versera un salaire sur les fonds de l’Etat. En réalité, c’est Sinclair qui, secrètement, alimentera cette caisse.

Courte rémission qui permet à Hölderlin de remanier des poèmes, de traduire Œdipe Roi et Antigone de Sophocle et Pindare. En 1805, l’ami Sinclair est impliqué dans une sombre histoire et arrêté pour conspiration contre la République ; de ce fait il ne peut plus veiller sur Hölderlin. En 1806, à la suite d’une grave crise, ce dernier est interné et soigné dans la clinique du Dr Authenrieth. Son état empire. Il sera placé, jusqu’à la fin de sa vie, chez le bon Zimmer, menuisier de son état à Tübingen.

Le poète souabe Waiblinger, dans un essai désormais célèbre[5], a consigné, avec une touchante précision et une fraternelle compréhension, ce que furent, durant ces années, les moments et les tourments de l’un des plus purs génies de la littérature universelle. Il lui rendit fréquemment visite et s’employa à lui procurer quelque réconfort. Souvent, il trouvait Hölderlin en train de déclamer des vers de Klopstock ou lisant des passages de son Hypérion, livre qui, jusqu’à sa mort, restera ouvert sur sa table. Informant un jour le poète de la réédition de son roman chez Uhland & Schwab, ainsi que du rassemblement de ses poèmes, en vue d’une publication (elle aura lieu en 1826), la seule réaction qu’il obtint fut : « C’est fort délicat de leur part, Monsieur Waiblinger… Je vous suis très obligé, votre Sainteté !… ». Parfois, à la demande d’un visiteur, il écrivait un quatrain qu’il signait du nom de Scardanelli.

Des quelques textes regroupés sous le titre : POÈMES DE LA FOLIE, il y a celui, poignant dans sa simplicité, qui s’intitule : ‘L’agrément de la vie’ :

 

L’agrément de la vie, hélas ! je l’ai goûté.

Et mes jeunes plaisirs – depuis quand ? – sont passés.

Avril et mai et juin s’en sont allés.

J’ai cessé d’exister, je n’aime plus la vie.

 

 Hölderlin s’éteint le 7 juin 1843, après avoir passé plus de la moitié de son existence dans l’aliénation.

 

      Il serait pour le moins outrecuidant de prétendre pouvoir résumer ici, en quelques lignes, ce que représente l’œuvre de Friedrich Hölderlin. Je me bornerai donc à tenter de dégager quelques lignes de forces caractéristiques d’une création aux aspects multiples et que sous-tend une voix originale et unique.

Cette œuvre, qui recouvre les treize années les plus fécondes de la vie du poète, est souvent fragmentaire. Elle comprend, pour ce qui touche à la poésie, quelque 150 titres (environ 450 pages dans la publication de Bianquis). Un roman élégiaque (Hypérion), sous forme épistolaire, genre alors très en vogue (cf. Werther). Le sujet, le soulèvement des Grecs, en 1770, contre la domination turque, n’est que prétexte. Sur fond autobiographique, Hölderlin, par Hypérion interposé (une sorte de ‘Hamlet’ allemand), se livre à une suite d’effusions lyriques, développe ses idées, donne libre cours à ses sentiments, traite en particulier de l’amitié (Alabanda), de l’amour (Diotima). Il  laisse, en outre, çà et là,  éclater ses enthousiasmes d’humaniste, appelant de ses vœux l’avènement (ou le retour) d’un monde rayonnant, régénéré par un Christ-Dionysien. C’est en effet, chez Hölderlin « un Christ héroïsé (proche d’Héraklès, frère de Bacchus), très différent du Christ de Novalis » dont il est question, comme le précise Geneviève Bianquis.

    Il faut ajouter à l’œuvre hölderlinienne, un drame : Empédocle, qui connaîtra trois versions mais ne sera jamais achevé. Hölderlin évoque, à sa manière, la mythique figure du philosophe, présocratique, d’Agrigente. Il a sans doute été séduit par son interprétation élémentielle de l’Univers, proche de sa propre conception. Son  héros, en effet, s’unit aux vibrations de la Nature, connaît l’Ether mais aussi le Feu de L’Etna, volcan dans lequel il se précipite aux cours de Noces tragiques, rejoignant ainsi, conformément à la légende, la matière ignée originelle et se purifiant de son hybris prométhéen.

Mentionnons également les nombreuses réflexions de Hölderlin sur la poésie et une vaste correspondance avec les célébrités de l’époque : Schiller, Schelling, Hegel, des savants, des éditeurs et sa famille.

 

Pour ce qui est de sa poésie, inspirée du modèle antique (élégie, hymne ou ode), elle s’est épanouie autour de quelques grands thèmes fondamentaux et récurrents. Nous retiendrons l’amour, celui, tout platonique qu’il voua à Diotima, ‘la perle de ce temps’, un amour-fusion, voie de connaissance (‘O messagère du ciel, comme je t’écoutais, / Diotima, bien-aimée !) ; mais aussi l’amour du genre humain, l’aspiration à une fraternité des cœurs (‘…les temps viendront / où l’âme attendue, l’âme plus belle / chantera sur les lèvres des hommes.’) ; l’affection  pour les siens (‘C’est là que je suis accueilli. O voix de ma cité, voix maternelle, / Tu remues, tu éveilles des leçons bien anciennes, en moi. / Pourtant c’est bien eux tous. Le soleil et la joie / brillent encore dans vos yeux, mes bien-aimés, presque plus clairs qu’autrefois.’) ; l’amitié qui lui sera bien rendue (‘Viens, sortons de la ville, ami. Sans doute la lumière aujourd’hui est avare (…) Aussi j’espère que dès que nous aurons entamé la tâche désirée, / que nos langues se seront déliées, que nous aurons trouvé les paroles qu’il faut, / que les cœurs seront exaltés, que les plus hautes pensées jailliront de nos fronts enivrés…’) ; la Nature (souvent divinisée) dans laquelle il aspire à se fondre et qui aura toujours été pour lui d’une grande consolation, lors de ses retours, l’âme lourde, au Pays natal (‘…et le souffle de la Nature, silencieux et fécond, / passe sur toi comme sur un champ dépouillé, / illuminant et animant toute chose’) ; le réveil de sa Patrie, « le cœur des peuples », où apparaît souvent - en surimpression – la Grèce, et  qui doit participer au renouveau de l’Esprit dont le poète est le noble artisan, pour qui poésie et action vont de pair. (‘Pays du génie haut et grave, pays de l’amour, / bien que je sois tien tout entier, / souvent j’ai pleuré de rage, à te voir / toujours stupide au point de renier ton âme / (…) Où est ta Délos..’). Les nationaux socialistes, en 1939, se sont abusivement emparés de ce thème, faisant de Hölderlin l’un des chantres de l’idéologie nazie… On ira jusqu’à distribuer un ‘Hölderlin de poche’ aux soldats de la Wehrmacht !

 

Quant à la langue de Hölderlin, souvent comparée à la virtuosité musicale d’un Mozart, écoutons ce qu’en dit Rudolf Léonhard [6] : « cette langue unique aux incantations multiples et aux chants continus, cette langue qui est une des plus grandes créations de la littérature allemande et qui est toute en mouvement ; Son élément principal est donc le rythme, qui en effet est inimitable et incomparable. »

 

La poétique hölderlinienne a suscité bien des interrogations et exégèses. Qu’il s’agisse des travaux de Pierre Berteaux, de Heidegger ou Adorno - ces deux dernières thèses étant, d’ailleurs, contradictoires et, finalement, complémentaires. D’un côté, des arguments qui prêchent en faveur d’une unité de la démarche de Hölderlin, de l’autre, une vision d’un art éclaté qui serait une sorte grand écart entre la philosophie et la musique. Intégration, désintégration… réincrudation. – On peut également signaler un autre travail, plus proche de nous, celui de Françoise Dastur en 1997, paru aux éditions Encre Marine, et qui porte le titre : « Hölderlin, le retournement natal ».  

Pour ce qui me concerne, sans porter de jugement sur ces approches sémantico-sémiologico-psychanalytico-philosophiques (j’en omets), je me bornerai à avancer que si les étincelles des spécialistes jettent quelques clartés nouvelles et originales, les flammes de la poésie révèlent bien plus, pour peu que l’on sache en saisir les phosphorescences dans l’œuvre du poète. « …par les moyens de l’imagination les poètes font jaillir une plus claire lueur. » a écrit l’auteur du Discours de la Méthode.

 

Hölderlin, « le poète des poètes ». Hölderlin dont le nom sonne déjà si mélodieusement… Hölderlin, enfant de la Souabe et poète universel qui, de sa douleur a su tirer de si hauts et si purs accents. Hölderlin, « rossignol dans les ténèbres » donnant à ce monde, qu’il n’a cessé de chanter, « sa divine résonance » - ce sont ses propres mots ;  parce que sa voix blessée était – comme l’a si bien écrit Stefan Zweig - : « la mélancolie d’un ange exilé qui se souvient du paradis ».

 

    Mais laissons Hölderlin-Hypérion, lui-même, conclure sur la belle note d’espoir qui clôt son roman et le sourire qui le prolonge :

 

    « Les dissonances du monde sont comme les querelles des amants. La réconciliation habite la dispute, et tout ce qui a été séparé se rassemble.

    Les artères qui partent du cœur y reviennent : tout n’est qu’une seule vie, brûlante, éternelle.

    Ainsi pensais-je. J’en dirai plus une autre fois. »

 

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NOTES :

[1] Marcel Brion, de l’Académie Française – Article paru dans Le Monde du  2. 04. 1966 : ‘Hölderlin parmi nous.

[2] HÖLDERLIN  - POÈMES, AUBIER, Ed. MONTAIGNE, PARIS, 1943 – cf. Préface

[3] On  attribue la strophe alcaïque au poète Alcée (604 avant J.C.). Cette strophe est un quatrain dont le nombre de pieds pour chaque vers est respectivement de : 11, 11, 9 et 10. Pour apprécier la dextérité de Hölderlin dans la maniement de ce mode, rien ne vaut, bien entendu, la lecture dans le texte.

[4] HYPĖRION, traduction de Philippe Jaccottet – Mercure de France, 1965 (page 78).

[5]Friedrich  Hölderlin : « Vie, Poésie et folie » (1830)

[6] HÖLDERLIN – par Rudolf Léonhard, Pierre Seghers Editeur - Poètes d’Aujourd’hui  N° 36 –1953.

 

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Poète, nouvelliste, chroniqueur, Jacques Taurand vient de publier un récit "Le château de nulle part" aux Editions l'Harmattan . Il est également l'auteur d'un essai sur Michel Manoll , toujours  chez L'Harmattan.

 

 

 

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