GUILLEVIC : PASSEUR DE L’EXPÉRIENCE POÉTIQUE

 

 

par Monique W. LABIDOIRE

 

 

 

 

      C’est de générosité et de partage en poésie dont je veux vous parler aujourd’hui. Vous dire comment chacun d’entre nous a besoin d’un guide, d’un maître, d’un mentor ; il y a bien des qualificatifs à notre disposition pour nommer ceux qui à un moment ou à un autre de notre existence poétique ont bien voulu nous montrer un chemin et nous faire passer les outils d’une expérience. Je ne vais donc pas rester dans la distance pour évoquer le poète qui est ma référence en poésie et qui m’a tenu lieu de guide :  il s’agit de GUILLEVIC, Eugène GUILLEVIC. Et pour vous en parler d’une façon vivante, je vais être amenée à vous raconter une histoire, l’histoire d’une jeune fille qui n’avait pas vingt ans quand elle rencontre l’un des plus importants poètes contemporains français.

      Qui était Guillevic en 1962 pour cette jeune fille qui s’intéressait à la poésie, au nouveau roman et à la Hongrie dont elle est originaire. Guillevic était seulement un traducteur de la poésie hongroise qui avait parfaitement adapté son poète hongrois favori Attila JOZSEF. Il avait aussi traduit nombre de poètes allemands, comme Hölderlin, Trakl ou Bertold Brecht puisqu’il était un germaniste connu et reconnu.

     Mais lors de notre première rencontre à l’Institut Hongrois, à l’occasion de la parution d’une anthologie des poètes hongrois en français, je ne savais rien de l’œuvre de Guillevic. Je n’avais lu ni Terraqué, ni Exécutoire, ni Gagner, ni Carnac, je ne savais rien de son chemin, je ne voyais qu’un homme rieur et malicieux qui accueillait une jeune fille qui n’osait pas lui avouer qu’elle gribouillait déjà quelques poèmes.

      Ma première lecture de Guillevic fut Carnac, mais j’eus la révélation de son poème en lisant Terraqué et Exécutoire et l’étude qui lui était consacrée dans la collection “ Poètes d’aujourd’hui ” chez Seghers dans la version de Jean Tortel. Jean Tortel avait choisi de faire paraître l’intégralité du poème “ Les charniers ”, ce long poème dédié aux morts des camps. C’est sans doute ce poème qui correspondait si profondément à mon état d’esprit du moment qui détermina mon cheminement dans le sillage guillevicien. Cette suite était en complète adéquation avec ces vers souvent cités de Guillevic : “ Les mots/ c’est pour savoir ”. Les mots étaient bien réunis sur la page pour me faire savoir à travers le poème ce qui s’était passé dans les camps ; ce n’était pas par un état des lieux scientifique et méthodique, mais bien un espace où le poète avait pris position non pas comme observateur extérieur mais comme acteur d’une mémoire qu’il fallait éclairer.

   Dès les premiers vers de Carnac : “ Mer au bord du néant/qui se mêle au néant/Pour mieux savoir le ciel, les plages, les rochers/Pour mieux les recevoir ”, j’adhérai complètement à cette poésie.  Des mots simples, un poème court, l’élément mer qui devient le sujet qui s’interroge et la découverte de cette formidable manière guillevicienne de mettre en œuvre l’humain, l’animal, le minéral et le végétal. Ce fut un véritable choc de découvrir que le poème pouvait surgir des choses les plus simples et dans une forme d’une apparente simplicité, des poèmes qui me touchaient directement.

   Ce qui me frappait à la lecture des premiers livres, c’est que j’étais dans un monde où le bol et la cuiller voisinaient avec le lait et le pain comme dans toutes les familles, un monde où l’armoire renfermait les plus lourds secrets. C’est justement cette grande simplicité qui me transportait, — qui m’exaltait devrais-je dire —, à la fois dans une réalité à laquelle je pouvais m’identifier mais aussi dans un imaginaire qui était encore voilé à ma lecture et que je devais décrypter beaucoup plus tard.

    L’expérience et l’exemple sont intimement liés dans cette rencontre qui m’a été donnée d’approcher l’homme et le poète Guillevic. Une rencontre qui m’a permis de l’écouter et le voir vivre ses amitiés avec Jean Follain, André Frénaud, Paul Chaulot, Jean Rousselot, ses amis proches mais aussi avec des poètes d’une génération plus jeune comme Serge Brindeau et Serge Wellens, Jean Breton, et tant d’autres dont j’entendais parler et qui se nommaient pour ne citer que ces deux-là Aragon et Eluard. Passez les outils d’une expérience, c’est guider et conseiller celui qui apprend, et Guillevic me recommande la lecture de poètes, connus et moins connus, il me fait lire Bachelard mais aussi Proust et la bibliothèque de poésie de Guillevic est pour moi inépuisable si bien qu’aujourd’hui encore, grâce à son épouse Lucie, je ne suis jamais à court de découvertes de recueils introuvables parce que, malheureusement, non réédités.

    En 1963, c’est l’époque de la parution de Avec, livre dans lequel on peut lire Elégie de la Forêt Sainte-Croix cette campagne beauceronne où je me suis trouvée si souvent avec lui. Ces lieux que nous parcourions, ces paysages qui nous entouraient, ces choses que nous regardions, que nous touchions, les mots qui se murmuraient, étaient le matériau du poème qui s’imprimerait plus tard sur les pages. Je m’exaltais à retrouver dans tel poème un mot ruminé, un regard sur une fleur. J’écoutais dans le poème le merle et le coucou et je regardais le brin d’herbe, beaucoup de brins d’herbe que nous avions côtoyés au cours de nos promenades. Saisir chaque instant de la journée, l’épaisseur de chaque arbre ou la lenteur de l’escargot, était un rituel quotidien auquel il m’initiait dans une réalité toute simple.

    J’évoque Guillevic comme un passeur d’outils et d’expérience ; c’est que c’est justement dans sa maison, à la Forêt Sainte-Croix que j’écris “ Saisir la Fête ” qui est pratiquement mon premier recueil construit. Construit dans la cohérence des thèmes, de petites suites à la manière guillevicienne qui développent un thème en séries, manière qui permet au poème de prendre l’espace qu’il lui faut au lieu de s’enfermer dans une seule page. Ce qui est sûr c’est que j’ai écrit presque tous ces poèmes sur la table de travail du poète et sous sa lampe. Le titre de mon recueil m’est suggéré immédiatement par les lieux où je me trouve et avec la complicité de deux vers de Carnac : “ Nous avons besoin/ de trouver la fête ”. La fête, comme célébration du bonheur et avec toutes les déclinaisons possibles, est très présente chez Guillevic. Je crois bien qu’alors j’avais franchi un premier passage dans l’univers guillevicien et que je prenais le titre de son recueil “ Terre à bonheur ” au pied de la lettre. L’araignée, la fourmi, le coquelicot, l’assiette, le ciel, les champs ouvraient au sentiment profond du vivant que Guillevic me transmettait et qui signifiait : la vie nous est donnée, il ne faut pas seulement la prendre, mais la comprendre et l’aimer.

    Au début je ne me rendais pas bien compte de l’importance de ce que je vivais auprès de Guillevic. J’avais trouvé un père en poésie et je ne savais pas encore qu’il serait un maître. Il a fallu un peu plus de temps pour que de fille adoptive comme il aimait à me nommer parfois, je passe au degré d’apprentie poète.

    Guillevic m’a bien passé les outils en me faisant prendre conscience de mon propre poème et bien plus que cela comme il le dit lui-même dans Art Poétique  “ Le poème/ nous met au monde ”. Et c’est vrai : en ce qui me concerne, le poème m’a mise au monde en me donnant une identité. Guillevic m’a donné à voir le poème, à l’écouter, à le creuser, à l’extirper de son magma, il m’a aidé à tisser ce “ tissu cellulaire ” dont il parle dans sa préface à mon recueil “ Saisir la fête ” ; ce tissage, entre les mots qui font sens et qui déterminent l’espace du poème, est désormais devenu, je crois, mon champ d’action poétique.

   L’aîné, le maître, dans la noble tradition des bâtisseurs a pour mission de transmettre. À cet égard, il y a chez Guillevic, bâtisseur du poème, cohérence entre sa vie et son œuvre. Toute sa poésie est un dialogue avec les choses, les éléments et les hommes. Son propos central c’est d’échanger pour mieux comprendre et c’est comprendre pour mieux aimer. Qui comprend Guillevic passeur du poème, passeur des outils du poème, passeur d’une expérience personnelle qui se transformera en une nouvelle expérience entre d’autres mains, comprend aussi l’exemple qui doit conduire à un chemin. J’essaie donc, aujourd’hui encore, de ne pas tromper sa confiance.

    Ce n’est pas le lieu ici pour faire une analyse sémantique et formelle de l’œuvre. Je m’y essaie dans beaucoup d’autres lieux. Des articles, des colloques, des essais, des animations. L’année 2007  sera le centenaire de la naissance du poète puisqu’il est né le 5 août 1907 et ce centenaire est inscrit au calendrier des célébrations nationales pour 2007. Autant dire que Guillevic sera présent : en février, colloque à l’Université de Rennes et à Carnac, des hommages, des articles, des parutions d’essais sur le poète, un volume important avec beaucoup d’inédits chez Gallimard mais aussi chez d’autres éditeurs, au Temps des cerises, chez Seghers, un numéro spécial de la revue Europe dirigée par notre ami Bernard Fournier et plus tard un colloque à Cerisy, toujours sous l’autorité de Bernard Fournier qui est l’un des bons spécialistes de Guillevic. Peut-être un hommage à Guillevic traducteur qui devrait se tenir dans le cadre de l’Unesco. Un autre à la Société des Gens de Lettres à l’initiative du Pen-Club, de l’Académie Mallarmé et de la Nouvelle Pléïade, une après-midi chez Lipp dans le cadre d’Aliénor l’association présidée par notre ami Maurice Lestieux en 2007 ou début 2008. Musique et poésie, filmographie, de nombreux projets qui aboutiront parmi d’autres qui ne sont pas tous encore conclus.

    Pour mémoire je vous rappelle que GUILLEVIC a publié 24 titres dans la collection blanche chez Gallimard et onze titres en Poésie poche Gallimard, environ 120 livres à tirage limité en collaboration avec des artistes dont Bazaine, Fernand Léger, Dubuffet, qu’il est lauréat de nombreux prix nationaux et internationaux et que chaque année le PRIX GUILLEVIC Ville de Saint-Malo est décerné à Saint-Malo bien sûr, en Bretagne et a déjà couronné entre autres Lionel Ray, Edouard Maunick ou Robert Sabatier. Il est traduit en au moins quarante-cinq langues, peut-être plus. De très nombreux ouvrages ont été écrits sur son œuvre, des thèses, des mémoires, des entretiens ont été publiés.

   Il est mort le 19 mars 1997.  Il allait avoir 90 ans et a écrit des poèmes presque jusqu’au dernier de ses jours.

    Voilà. C’était mon témoignage. Un vivre en poésie qui m’a amenée aujourd’hui parmi vous. Une expérience du poème que j’essaie à mon tour de faire passer en communiquant mes lectures, mes analyses et mes propres poèmes.

    Je vois dans cette salle beaucoup de poètes, d’animateurs d’associations et de revues et bien sûr Jean-Paul Giraux et Monique Acquaviva, mes deux complices au Mercredi du Poète, tous portent en eux la générosité et le partage sans lesquels bien souvent les poètes que nous sommes ne trouveraient pas leur champ d’expression. Je les remercie pour leur action et leur patience et pour savoir que leur propre expérience sert la poésie et les poètes. Je suis heureuse de pouvoir remercier particulièrement Pascal Dupuy l’animateur fervent de Poésie-sur-Seine et Eliane Demazet sans laquelle nous ne serions pas réunis ici et aussi Monsieur Eric Berdoati, maire de Saint-Cloud pour la qualité de leur animation culturelle et le chaleureux accueil qu’ils m’ont réservé et qu’ils nous réservent à tous.

 

Saint-Cloud le 16 décembre 2006

(intervention prononcée lors de la remise des prix

de Poésie sur Seine à Saint-Cloud le 16 décembre 2006)

 

L’étoile

             à Max Jacob

 

 

Tu écrivais alors, et c’était quelques jours

Avant que l’on t’arrête,

 

Que tu ne craignais rien,

Que je veillais sur toi.

 

J’ai mal veillé

Je tremblais trop.  

     

                              Guillevic                  

                                     Inédit 2/05/1964

 

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Monique W. LABIDOIRE est l'auteur de dix-huit recueils de poèmes, de livres d'artistes et de nombreuses lectures critiques. Elle aime à penser que Guillevic lui a transmis quelques outils qui lui permettent d'explorer l'espace poétique avec passion et persévérance. Elle vient de publier un essai intitulé "S'aventurer avec Guillevic et neuf  poètes contemporains" chez Editinter, essai qui est le fruit de cette patience attentive en regard des poètes réunis dans ce livre. Son dernier recueil de poèmes, "Soudaines sources", vient de paraître chez Sac à mots.

 

 

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