L’ENGAGEMENT DU POÈTE ou LES RISQUES DU MÉTIER

par Jean-Paul GIRAUX

 

 

De Ronsard à Prévert, il existe une tradition importante qui, en fonction des circonstances, assigne à la poésie d’avoir à s’engager.

 

Quelles circonstances ?

 

Ronsard et Hugo ont presque les mêmes mots pour les désigner : aux « misères de ce temps » de l’un répondent en effet les « temps contraires » ou « l’année terrible » de l’autre.

Il y aurait ainsi des époques d’exception où se lève pour le poète l’impérieuse nécessité de l’engagement, des temps où tout se passe comme s’il existait une « commande sociale » (Maïakovski) dont le poète prend soudain conscience avec le sentiment de ne pas pouvoir s’y dérober : "Honte à qui peut chanter pendant que Rome brûle" (Lamartine, A Némésis).

On comprend que les guerres de religion, les époques révolutionnaires, les années noires de l’Occupation soient autant de circonstances propres à détourner les poètes de la "débauche de ciels étoilés, de pierres précieuses, de feuilles mortes" qui, selon André Breton, caractérise la poésie "dans ses plus mortes saisons".

Mais on voit aussi que cet engagement peut être contemporain de périodes moins dramatiques où il prend pourtant des formes multiples comme le constat en est établi par André Gide dans une séquence des Nourritures terrestres qui propose une sorte d’inventaire des livres, de tous les bons livres :

 

[...] Il y en a pour faire croire qu’on a une âme ;

D’autres pour la désespérer.

Il y en a où l’on prouve l’existence de Dieu ;

D’autres où l’on ne peut y arriver.

 

 

 

[...] D’autres où il est tellement question de la nature,

Qu’après ce n’est plus la peine de se promener...

 

 

 

[...] Il y en a qui voudraient nous faire aimer la vie ;

D’autres après lesquels l’auteur s’est suicidé.

Il y en a qui sèment la haine...

 

 

 

Quelle poésie ?

 

 

Etant entendu que la liberté se doit d’être accordée au poète de cultiver ses petites fleurs s’il le souhaite, on aimerait savoir à quel endroit l’engagement fait problème.

Il vient en premier lieu que son principe même est contesté par certains qui le considèrent comme totalement incompatible avec la poésie moderne : celle qui fait du mot et non pas de l’idée la matière première du poème.

La thèse, exposée par Jean-Paul Sartre dans les premières pages de Qu’est-ce que la littérature ?, réserve en effet à la prose seule la possibilité de désigner, démontrer, ordonner, refuser, interpeller, supplier, insulter, persuader, insinuer, ce qu’elle dénie à la poésie. Là où le prosateur se fonde sur une conception utilitaire des mots et vise à la clarté, "les poètes sont des hommes qui refusent d’utiliser le langage" ; ils ont "choisi une fois pour toutes l’attitude poétique qui considère les mots comme des choses et non comme des signes".

On se trouve renvoyé à Paul Valéry : "C'est le son, c'est le rythme, ce sont les rapprochements physiques des mots, leurs effets d'induction ou leurs influences mutuelles qui dominent aux dépens de leur propriété de se consommer en un sens défini et certain". Ou encore à Pierre Reverdy : "non seulement c’est le mot qui précède et guide l’idée, mais c’est même le son qui précède le mot, la source première étant au surplus le rythme...".

Nous en convenons volontiers.

Nous remarquons cependant que les mots ne peuvent s’empêcher de signifier même si dans le poème le message est brouillé par "les propriétés ambiguës des vocables" (Jean-Paul Sartre), même si dans ce lieu étrange la signification n’est pas le produit d’un projet clairement établi, mais l’aboutissement d’une alchimie (Rimbaud) qui mobilise bien autre chose que les seules dénotations recensées dans les dictionnaires. A moins d’admettre que l’engagement est un signe de « damnation artistique » (Georges Mounin), on ne voit pas très bien ce qui pourrait interdire au poème de signifier ceci plutôt que cela, et par conséquent de prendre en compte la totalité du réel et d’en donner une traduction.

On dira en conséquence que récuser l’engagement des poètes, sous prétexte qu’il ne ressemble pas à celui des prosateurs dans leurs essais ou dans leurs romans, relève quelque peu de l’arbitraire, et on se souviendra que l’histoire littéraire nous apprend précisément que tel poème qui s’annonçait comme devant être un poème d’amour s’est finalement accompli dans un hymne à la Liberté :

Sur mes cahiers d’écolier

Sur mon pupitre et les arbres

Sur le sable sur la neige

J’écris ton nom...

 

 

                 Paul  ELUARD

 

Autre difficulté maintenant : cette fois, c’est la nature et la qualité de l’engagement qui se trouvent contestées comme on le voit à travers le violent pamphlet de Benjamin Péret, Le Déshonneur des poètes, par lequel il stigmatise la poésie et les poètes de la résistance auxquels il reproche de ranimer "les fantômes malveillants de la religion et de la patrie" et dont les poèmes sont, selon lui, du "niveau lyrique de la publicité pharmaceutique".

Est-il possible d’empêcher la critique d’être partisane ?

Pour nous, cette Liberté de Paul Eluard nous met en présence d’un poème considérable figurant d’ailleurs dans L’honneur des poètes auquel les propos de Péret ne sauraient attenter.

 

Les risques du métier

 

Il reste que ce n’est pas l’engagement qui fait la qualité du poème.

Il y faut cette autre chose indéfinissable qui s’ajoute à la sincérité du poète, qui est le fruit de son travail, de son invention, de son génie, du hasard peut-être aussi, dont l’absence transformerait l’engagement le plus généreux en catéchisme, plate propagande, bavardage ennuyeux ou slogan insupportable. Il semble même que, par un effet de boomerang ou une méchante fatalité, la médiocrité du poème se trouve encore renforcée, on pourrait presque dire exaltée, par la vigueur et les bonnes intentions de l’engagement. Le ridicule parfois n’est plus très loin.

Ce sont là les risques du métier !

On s’en consolera en constatant que l’engagement, dans sa diversité, aura produit, à côté d’oeuvres inégales dont la survie n’est pas garantie, des oeuvres fortes que nous lisons chez de nombreux poètes, telles que celle-ci que empruntée au Rendez-vous allemand de Paul Eluard :

 

COMPRENNE QUI VOUDRA

 

        En ce temps-là, pour ne pas châtier les coupables, on maltraitait

       filles. On allait jusqu'à les tondre.

 

 

 

Comprenne qui voudra

Moi mon remords ce fut

La malheureuse qui resta

Sur le pavé

La victime raisonnable

A la robe déchirée

Au regard d’enfant perdue

Découronnée défigurée

Celle qui ressemble aux morts

Qui sont morts pour être aimés

 

 

 

Une fille faite pour un bouquet

Et couverte

Du noir crachat des ténèbres

Une fille galante

Comme une aurore de premier mai

La plus aimable bête

 

 

 

Souillée et qui n’a pas compris

Qu’elle est souillée

Une bête prise au piège

Des amateurs de beauté

 

 

 

Et ma mère la femme

Voudrait bien dorloter

Cette image idéale

De son malheur sur terre

 

 

 

        Paul ELUARD

 

 

 

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Jean-Paul Giraux a publié un recueil de proses brèves ("Le chimpanzé de Rio"La Bartavelle éditeur), des nouvelles noires ("L'allée du vingt et autres faits divers", ) et des romans  ("La lettre de Pithiviers", préfacé par Maurice Rajsfus,  "L'Amérique et les yeux du poisson rouge", policier,  Le poinçonneur avait les yeux lilas, policier préfacé par Jean Joubert) aux éditions Editinter  ). Une fois par mois, il participe à l'animation du Mercredi des poètes au café littéraire Le François  Coppée, à Paris. Il collabore aux revues Poésie sur Seine et Poésie/première auxquelles il donne régulièrement des articles sur la poésie et les poètes.

 

Consulter :   http://perso.orange.fr/jeanpaulgiraux/

 

 

 

                        http://passiondulivre.com/auteur-41983-jean-paul-giraux-.htm

 

 

 

 

 

 

 

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